Mordre à pleines dents dans l’innovation

Mordre à pleines dents dans l’innovation 

Comment les fermes urbaines viennent à la rescousse de la dépendance alimentaire.

Marie-France Turcotte September 29, 2017
Gaspillage alimentaire, malnutrition, déserts alimentaires dans les quartiers moins fortunés, des routes de plus en plus longues entre les producteurs et les consommateurs qui réduisent la valeur nutritive des aliments, conditions de travail peu enviables, impacts environnementaux des pesticides et herbicides, voilà quelques uns des problèmes parfois associés aux aliments que l’on croque. Mais des organisations innovent pour tenter de pallier à ces problèmes. 
Des entreprises de l’économie sociale et des associations citoyennes ont imaginé plusieurs solutions innovantes au gaspillage alimentaire. Par exemple, elles promeuvent l’idée de consommer localement et d’établir des systèmes de distribution avec moins d’intermédiaires entre producteurs et consommateurs. Depuis plusieurs années déjà, des organisations sans but lucratif jouent le rôle d’intermédiaire et suggèrent aux citoyens des villes « d’adopter un fermier local », c’est-à-dire d’acheter chaque semaine des paniers de fruits et légumes de saison de ce producteur. L’objectif étant de régler le problème des légumes qui voyagent des milliers de kilomètres avant d’arriver dans l’assiette. 
L’entreprise Les Fermes Lufa a repris cette idée et incarne de manière innovante l’idée de rapprocher producteurs et consommateurs. Cette entreprise privée fondée en 2010 est partie d’une vision d’avoir des fermes dans les villes, sur les toits. Elle est la première serre commerciale au Canada à être construite sur des toits. Lufa a cherché à faire d’une pierre plusieurs bons coups : récupérer des espaces urbains problématiques, soit des bâtiments dans des zones industrielles en déclin, et de les transformer en lieux de production agricole en pleine ville, donc tout près de ses consommateurs. 
Pour y arriver, l’entreprise a su s’entourer pour innover et ce, de plusieurs façons. Pour réussir à installer des serres sur les toits, le fondateur de l’entreprise a formé une équipe multidisciplinaire d’agronomes, d’architectes, d’ingénieurs et d’informaticiens. Pour distribuer les victuailles à ses clients, l’entreprise a fait appel à des partenaires, des commerçants et autres organisations locales qui acceptent d’agir comme points de distribution une fois par semaine. Par exemple, on peut aller chercher son panier de légumes chez le pharmacien, dans un centre sportif ou au café du coin. Pour s’assurer que la commande puisse se faire en ligne de manière attrayante et pour maximiser la rapidité de la distribution, beaucoup d’efforts ont été consentis au niveau des systèmes d’information, une autre preuve d’innovation.
En Amérique du Nord, 40% de la nourriture termine aux poubelles. Au Canada, ce gaspillage se chiffre à 27 milliards de dollars. Une partie de ces pertes viennent du fait que les légumes ne correspondent pas aux critères d’esthétisme généralement attendus. Des organismes communautaires ont fait valoir que les fruits et légumes « pas beaux » sont tout de même délicieux et ne devraient pas être systématiquement boudés. Grâce à cette innovation en marketing, maintenant, plusieurs commerçants vendent avec succès des produits « pas beaux mais délicieux ».
Ne devrait-on pas considérer les lieux de gaspillage comme une ferme, une source de produits alimentaires?  C’est en quelque sorte ce qu’a fait La Tablée des Chefs. Cet organisme sans but lucratif qui collabore avec des entreprises privées a innové au niveau du système de par sa mission même. En effet, ses fondateurs constatent que, d’un côté, il y a beaucoup de gaspillage chez les restaurateurs et hôteliers tandis que des personnes dans le besoin ne mangent pas à leur faim. Surplus d’un côté, carences de l’autre. L’organisation est donc conçue pour agir comme un courtier ou comme un agent de liaison entre les deux. Elle offre un service de récupération des aliments chez les restaurateurs et les redistribue à des organismes communautaires qui les redistribue à leur tour aux personnes dans le besoin. De plus, La Tablée des Chefs offre des ateliers de cuisine à des jeunes de quartiers défavorisés pour leur apprendre à cuisiner et assurer en quelque sorte leur indépendance alimentaire. Tout ça dans un esprit de revalorisation alimentaire et saine gestion des matières résiduelles. 
Des associations industrielles ont aussi tenté de combattre le gaspillage alimentaire. Représentant l’industrie des aliments et des boissons, Provision Coalition a formé un partenariat avec le REDD et mandaté une étude visant à cartographier le défi national du  gaspillage alimentaire. Les chercheurs de la Ivey Business School et du Value Chain Mangement Centre, responsables de cette étude font état de leurs résultats, qui sont disponibles en anglais et en français. Aussi déprimants que soient ces chiffres sur le gaspillage alimentaire, ils cachent peut-être des opportunités d’affaire et un potentiel d’innovation.
« Il s’agit d’une occasion d’affaire de plusieurs milliards de dollars pour l’industrie si elle se réunit et se mobilise pour réduire le gaspillage alimentaire, améliorer l’efficacité et commencer à capitaliser sur ce qui est envoyé au compostage et au dépotoir », explique Dr. Martin Gooch, PDG de Value Chain Management International et chercheur principal de l’étude.
Le suremballage constitue du gaspillage, bien sûr. Mais attention, un emballage adéquat représente aussi une solution au gaspillage alimentaire. Sur le plan environnemental, est-ce qu’il vaut mieux d’acheter des légumes emballés ou en vrac? « Emballés », répond Cécile Bulle, professeure à l’École des Sciences de la Gestion de l’Université du Québec à Montréal, co-titulaire de la chaire impact du Cycle de Vie et associée au Centre International de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG). « Parce que les légumes en vrac seront manipulés davantage sans protection et que cela entraine davantage de pertes, malheureusement.  L’analyse d’impacts tout au long du cycle de vie du produit réserve souvent des surprises et permet d’innover là où ça compte. » Cécile Bulle cite aussi en exemple une entreprise de café qui, suite à une analyse, a réalisé que le plus grand impact environnemental de la consommation d’une tasse de café vient de la quantité d’eau qu’on fait bouillir et la quantité de café qu’on utilise. Cela a amené Nespresso à innover : « au total, avec son système, moins d’eau et moins de café sont utilisés, donc moins d’impacts négatifs, malgré qu’il y ait plus d’emballage », explique-t-elle.
À la lumière de ces exemples fort inspirants, on peut s’apercevoir que l’innovation n’est pas seulement technologique. Elle peut venir d’initiatives qui permettent à la fois d’apporter une solution durable et de créer de la valeur pour les individus et les collectivités. Dans une démarche de développement durable, ces innovations à impact social sont de bon augure et donnent le goût d’en faire plus. Une invitation à tous! 

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